FREE

Et pourtant, c’est au pays du vin…

La prochaine loi de santé publique est dans les tuyaux (1). Pas sûr que l’été soit réjouissant pour le monde du vin, dont nous faisons partie avec notre revue Le Vin Ligérien. Et pas sûr que la communication pour les vignerons en soit facilitée, c’est le moins que l’on puisse écrire. Déjà que la confusion la plus grande règne entre publicité et information vinicole, il ne faudrait pas que l’étau se resserre davantage. La loi Evin est là depuis 1991 et joue son rôle. Pas la peine d’en rajouter, n’en déplaise aux hygiénistes dont la France aujourd’hui n’est pas chiche.

Dans ce monde où l’on veut tout encadrer et que l’on veut bâcher sous la coupe, non pas de la prévention, mais de l’injonction permanente qui en vient à verrouiller la liberté et à déresponsabiliser chacun, le vin, au contraire, ne doit pas être mesuré à la seule aune d’une approche sanitaire. D’ailleurs, il n’a strictement rien à voir avec elle, pas plus qu’il n’a à voir avec les tristement célèbres « binge drinking » qui font des ravages en particulier chez les jeunes. Aimer le vin, ce n’est pas, passez-moi l’expression, « se péter la ruche », mais se nourrir de Culture. Et c’est bien là que le bât blesse chez nous où les autorités considèrent trop souvent le vin d’abord comme de l’alcool quand il est avant tout Culture. Celle qui nous accompagne depuis des millénaires et qui forge aussi notre environnement, inscrit, pour ce qui est du Val de Loire entre Sully et Chalonnes, au patrimoine mondial de l’Humanité. Curieux paradoxe lorsqu’on refuse en France au vin d’exister, disons, normalement.

Pourtant, il est bien autre chose qu’un simple produit. Il est un trait de civilisation qui navigue en nous depuis des lustres. Et souligne avec l’élégance de l’intelligence et de la sensibilité  la beauté de la vie. Il y a en premier lieu, en lui, des hommes et des femmes qui font que les coteaux couronnés de vignes sont devenus un patrimoine vivant que le monde entier nous envie, de l’économie, des paysages, de la géologie, de l’histoire, de la mémoire, du partage, du plaisir, de la création, de l’émotion… Bref, autant d’éléments qui donnent quelque sourire et quelque bonheur dont l’appréciation ne trouve sa source que dans la responsabilité individuelle et donc la modération. Qui supposent, c’est vrai, une éducation.

Cette société de hygiénisme dans laquelle des directeurs de conscience veulent nous encadrer est  une désespérante infantilisation : elle me saoule ! Elle me rappelle ceux qui ont caricaturé Rabelais. Elle me rappelle ceux qui ont condamné la philosophie d’Epicure et avant lui de Démocrite. Elle me rappelle ces bienpensants qui n’ont d’autre objectif que la satisfaction d’avoir ouvert un parapluie comme si celui-ci empêchait la pluie de tomber. La prohibition n’a jamais extirpé l’alcoolisme de la société. Nous ne sommes pas ici dans le même sujet. Nous parlons, nous, les amoureux du vin, de Culture, ce n’est pas le même débat que celui de la santé publique. Il faut le répéter : le vin n’est pas le prince noir de l’alcoolisme !

Je suis effaré, sincèrement, de voir comment le vin est traité dans notre beau pays quand personne ne s’offusque de voir, d’entendre ou de lire des publicités, que ce soit à la télévision, à la radio ou dans la presse, sur des produits alimentaires dont on sait la nocivité – la pourtant fameuse malbouffe -. Il est vrai que là, justement, le parapluie est ouvert avec des formules aussi creuses que sont pleins les sandwiches d’une certaine restauration rapide, du type « bougez plus et mangez moins » dont je ne suis pas convaincu qu’elles soient parvenues  à résoudre les problèmes de l’obésité dans le monde.

Mais bon, je reconnais que je suis incompétent sur toute question médicale.

Je suis en revanche parfaitement compétent pour prendre mon destin en mains, sans que mes journées soient bordées par des Tartuffe en tous genres. La Culture du vin me procure un plaisir et une jouissance intellectuelle que je n’entends pas me voir enlever.

Dans notre société où le désir de vivre ensemble, au-delà de nos différences, s’est dangereusement érodé, le vin reste, lui, un lien d’ancrage pour le lien social. A celles et ceux qui l’auraient oublié ou, pire encore, qui refuseraient de prendre le plaisir et la Culture en considération, je veux rappeler ces quelques mots du poète persan du XIème siècle, Omar Kayyâm : « Le vin est un grain de beauté posé sur la joue de l’intelligence ».  On n’a pas dit qu’il en faut des litres pour être heureux. Et si jamais, l’hygiénisme emportait tout sous le poids de son aveuglement, alors je devrais finir mes jours en paraphrasant Groucho Marx : par dégoût, je retournerais dans le placard, là où les hommes sont des pardessus vides !

Jean-Claude BONNAUD

(Le Vin Ligérien, revue trimestrielle consacrée aux vins du Val de Loire)

(1)     : Voir le site internet de Vin et Société pour toutes les explications sur le sujet.

– See more at: http://www.levinligerien.fr/publie-le-13-06-2014-et-pourtant-cest-au-pays-du-vin/#sthash.5OEk3yGt.dpuf