Le réveil des cépages oubliés du Val de Loire : renaissance et enjeux dans les AOC ligériennes

13 février 2026

Le Val de Loire, territoire du renouveau ampélographique

Le Val de Loire, parfois qualifié de “Jardin de la France”, n'est pas seulement riche de ses châteaux et de ses panoramas fluviaux : il recèle aussi dans ses vignes une mémoire précieuse, gravée dans la diversité de ses cépages. Depuis quelques années, un mouvement de fond transcende les grandes appellations ligériennes : celui du retour en grâce des cépages anciens. Les paysages viticoles offrent un théâtre unique à cette reconquête, portée autant par la curiosité des vignerons que par la nécessité d’adapter le vignoble aux enjeux du climat et du marché.

Contrairement à une idée répandue, le Val de Loire a longtemps été une terre de grande diversité ampélographique, avec plus de 200 cépages différents cultivés avant la crise phylloxérique du XIXe siècle (source : Institut Français de la Vigne et du Vin). Aujourd’hui, une poignée d’entre eux, oubliés ou marginalisés, réapparaissent dans les AOC ligériennes, parfois à la faveur d’expérimentations, souvent avec l’aval des syndicats d’appellation, et bientôt dans la lumière de nouvelles cuvées.

Pourquoi remettre en culture des cépages anciens ?

  • Adaptation au changement climatique : Certains cépages oubliés résistent mieux à la chaleur, à la sécheresse ou aux maladies que les variétés dominantes (INRAE, 2022).
  • Recherche de typicité et de singularité : Le marché du vin valorise de plus en plus l’originalité et le patrimoine local. Les cépages rares sont un vecteur de distinction.
  • Richesse patrimoniale : Au-delà de l’intérêt œnologique, remettre en culture ces cépages, c’est aussi ressusciter des savoir-faire, des traditions, des paysages.
  • Élargissement de la palette organoleptique : De nouveaux arômes, textures ou équilibres acides ouvrent le champ de l’expérimentation chez les vignerons.

Panorama des cépages anciens remis en culture dans les AOC du Val de Loire

Le Pineau d’Aunis : un rouge poivré ressuscité

Ce cépage à la personnalité affirmée, présent principalement dans la Sarthe, le Loir-et-Cher et la Touraine, avait vu sa surface divisée par 10 en un siècle (source : Atlas de la France des vins, Benoist Simmat). Autrefois l’un des piliers des vins rouges de Loire, il n’occupait plus que 360 hectares au début des années 2010. Depuis la fin des années 2000, il retrouve ses lettres de noblesse, poussé par les vignerons de Jasnières, de la Côteaux du Loir, du Vendômois — mais aussi, à la marge, en Anjou et dans le Saumurois. Son profil aromatique éclatant, mêlant poivre blanc, fruits rouges frais et épices, séduit aujourd’hui une nouvelle génération de consommateurs.

  • Appellations concernées : Coteaux du Loir, Côteaux du Vendômois, Jasnières
  • Réintroduction notable chez des domaines comme La Grapperie (Renaud Guettier) ou Dominique Derain.

Le Grolleau : de l’ombre à la lumière

Longtemps boudé pour ses rendements élevés et ses vins jugés trop légers, le Grolleau était destiné principalement aux rosés d’Anjou. Mais il connaît, depuis les années 2010, un regain spectaculaire. Plusieurs vignerons de talent, notamment dans les AOC Anjou, Touraine et Saumur — Domaine Mosse, Clau de Nell, ou Bertin-Delatte — ont remis le Grolleau en plantation, en privilégiant une vinification de rouge sur le fruit, ou des rosés de gastronomie. En 2022, plus de 800 hectares sont recultivés, contre à peine 600 en 2005.

  • Appellations concernées : Anjou, Touraine, Saumur
  • Intérêt : rusticité, fraîcheur, potentiel de vinifications modernes (macérations courtes, légères, vins sans soufre).

Le Romorantin : l’unique du Cheverny

Originaire de Bourgogne, le Romorantin n'a subsisté qu’à Cour-Cheverny, unique AOC française consacrée à un seul cépage. Implanté il y a 500 ans par François Ier (source : Syndicat Cour-Cheverny), il offre un vin blanc à la fois tendu et persistant, oscillant entre minéralité et miel. Sa superficie reste modeste (70 hectares dans l’AOC), mais de nouveaux jeunes vignerons plantent à nouveau ce cépage, séduits par son potentiel de garde et sa singularité.

Le Menu Pineau (Orbois) : compagnon discret en pleine renaissance

Cépage typique du Loir-et-Cher et de la Touraine, souvent appelé Orbois, il n’occupait plus que 70 hectares en 2018 (source : Vivc.de). Aujourd’hui, il fait un retour timide, notamment dans les assemblages de Vouvray et de Montlouis, où il apporte une touche florale et une vivacité bienvenue. Certains domaines, comme le Domaine du Clos Naudin ou François Chidaine, l’intègrent à leurs cuvées emblématiques.

Le Fié Gris (ou Sauvignon Gris) : le parent oublié du Sauvignon

Le Fié Gris, autrefois très répandu en Touraine, n’en comptait plus que 20 hectares en 2001. Il offre des vins aromatiques, plus modérés en acidité que le Sauvignon Blanc, avec des notes de fruits exotiques, de mangue, de coing. La famille Puzelat (Clos du Tue-Bœuf) et d’autres expérimentateurs du Loir-et-Cher en sont les fers de lance.

L’Aubin et les cépages “seconds” du Chenin

Parmi les cépages blancs anciens, l’Aubin blanc ou encore le Meslier Saint-François, compagnons historiques du Chenin, connaissent eux aussi une petite renaissance, essentiellement en Anjou et Touraine. Leur part reste confidentielle (moins de 10 hectares), mais ils sont régulièrement replantés à titre expérimental (source : InterLoire, 2022). Leur intérêt ? Intégrés en “complantation” parmi le Chenin, ils enrichissent le spectre aromatique et apportent une résistance naturelle à certaines maladies foliaires.

Quels sont les AOC moteurs de cette renaissance ?

  • Coteaux du Loir, Côteaux du Vendômois, Jasnières : épicentres du Pineau d’Aunis et du retour d’autres cépages disparus (Gamay de Bouze, Gamay Chaudenay en micro-parcelles).
  • Touraine et Touraine-Oisly : laboratoires du Sauvignon Gris et du Menu Pineau, soutenus par des cahiers des charges plus ouverts.
  • Anjou, Saumur, Savennières : les rouges voient réapparaître le Grolleau, tandis que la complantation en blanc s’expérimente avec Aubin, Meslier, Menu Pineau.
  • Coteaux d’Ancenis : terres d’expérimentation du Pineau d’Aunis et de cépages blancs anciens.

Initiatives collectives et cadre réglementaire

La réintroduction des cépages anciens ne se fait pas spontanément : elle répond à une véritable mobilisation à l’échelle des syndicats et interprofessions, souvent en synergie avec des instituts de recherche et l’INAO. Quelques chiffres :

  • En 2022, plus de 40 micro-parcelles expérimentales sont recensées dans le Val de Loire (Observatoire régional des cépages, 2022).
  • De nombreuses appellations ont récemment obtenu des dérogations expérimentales pour réintroduire des cépages disparus. (INAO, arrêtés de 2020 à 2023).
  • La région est moteur dans la “Reconquête Ampélographique” pilotée par l’Institut Français de la Vigne, avec un budget de 1,2 million d’euros sur la période 2021-2023, mobilisant vignerons, chercheurs et pépiniéristes.

Anecdotes et témoignages : la passion du terrain

  • En 2021, à Chalonnes-sur-Loire, une parcelle de Pineau d’Aunis de plus de 150 ans d’âge, menacée d’arrachage, a été rachetée et préservée par une dizaine de vignerons solidaires (source : Ouest-France).
  • Aux Coteaux d’Ancenis, la maison Brégeon replante du Folle Blanche et expérimente du Gamay Fréaux, croisement oublié des bords de Loire.
  • La famille Gaillard (Domaine de l’Ecu) a réintroduit le Melon de Bourgogne “souche ancienne” pour perpétuer la mémoire pré-phylloxérique du Muscadet.

Enjeux et promesses : la diversité fait force

La redécouverte des cépages anciens du Val de Loire s’affirme comme un enjeu de résilience et d’identité. Dans un contexte mondial où le pinot noir et le chardonnay s’uniformisent, ces choix viticoles affirment la personnalité ligérienne, tout en constituant une véritable banque génétique de solutions face aux aléas climatiques, aux évolutions du goût, ou aux maladies du bois.

Les initiatives collectives, la montée en puissance d’experts ampélographes (ex : Jean-Yves Bart, INRAE), et le renouveau de la jeune génération vigneronne, garantissent que la Loire ne tombera pas dans l’oubli variétal. Le plaisir se retrouvera autant dans le verre que dans la promenade à travers ces terroirs d’histoires, où chaque cep retrouvé offre de renouveler le récit passionné des vins du pays ligérien.

Pour aller plus loin : ressources et dégustations

Curiosité, exigence, respect du vivant : le retour des cépages anciens ligériens illustre combien la richesse du passé est la meilleure promesse d’avenir pour le vignoble et les amateurs.

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