L’autre visage du vignoble ligérien : à la rencontre des cépages oubliés

7 février 2026

Pourquoi tant de cépages rares en Val de Loire ? Petit détour historique

Jusqu’au phylloxéra (fin XIXe siècle), le Val de Loire offrait une mosaïque prodigieuse de cépages, à l’image de ses terroirs. On ne comptait pas moins de 200 variétés recensées en Anjou, selon les archives d’études ampélographiques (source : Dictionnaire encyclopédique des cépages, Pierre Galet).

L’appauvrissement ampelographique a été accéléré par :

  • Les crises sanitaires (oïdium, phylloxéra, mildiou)
  • La mise en place des AOC dans les années 1930-1940, qui ont limité le nombre de cépages “autorisés”
  • La recherche de productivité et de standardisation

Aujourd’hui, une quinzaine de cépages majeurs font 95 % de la surface ligérienne (source : InterLoire 2023). Mais sous la cendre, quelques braises persistent, portées par la passion, la curiosité, parfois la résistance d’artisans-vignerons.

Panorama des cépages secondaires et rares : du passé au présent

Les cépages secondaires : vivants, mais discrets

  • Grolleau noir et gris : Typique d’Anjou et de Touraine, le Grolleau noir fut longtemps honni pour sa réputation de “vin léger”. Il subsiste sur près de 700 ha (source : Agreste 2022), principalement en rosé, même si quelques vignerons le travaillent en rouge avec brio.
  • Pineau d’Aunis : Cépage roi des Coteaux du Loir, il occupe moins de 500 ha (contre plusieurs milliers au début du XXe siècle !) et regagne aujourd’hui une petite notoriété grâce au retour des vins épicés et digestes. Il séduit par ses notes de poivre blanc, sa fraîcheur singulière.
  • Menu Pineau (Orbois) : Un cépage blanc ancien, présent à l’état marginal en Touraine et Cheverny. Bon support d’acidité, il est souvent vinifié en assemblage. En 2021, on en recensait moins de 120 ha (source : FranceAgriMer).
  • Romorantin : Exclusif à la minuscule AOC Cour-Cheverny (70 ha), il fut implanté par François Ier en 1519, selon la légende, pour sa mère Louise de Savoie. Capable de très belles gardes, le Romorantin offre une rare tension minérale.
  • Côt (Malbec) : L’ancêtre du Malbec bordelais fut longtemps un pilier des rouges tourangeaux, aujourd’hui effacé derrière le Cabernet franc, mais encore visible dans certains assemblages (second rôle dans de vieilles vignes).

Portraits de variétés vraiment rares ou quasi oubliées

  • Pineau Meunier (ou Meunier) : Issu de la famille des Pinot, planté autrefois dans tout le Val de Loire, on le rencontre aujourd’hui timidement en Touraine et autour d’Orléans ; à peine quelques hectares, souvent pour des vins effervescents artisanaux (source : INAO).
  • Chasselas : Presque disparu du paysage ligérien, il fut pourtant, avec le Sauvignon, l’un des piliers du Sancerrois au XIXe siècle. Seules de rares parcelles subsistent, notamment en Orléanais (Chasselas doré).
  • Gamay de Bouze et Gamay de Chaudenay : Gamay teinturiers créés par croisement naturel, typiques du Centre Loire, ils sont aujourd’hui quasiment introuvables (<1 ha recensé d’après l’IFV).
  • César : Présent jadis entre Orléans et Sancerre, il ne subsiste aujourd’hui que sur des micro-surfaces, travaillé par des passionnés, souvent en conservatoire.
  • Fié-Gris (Sauvignon gris) : Ancien cépage de la vallée du Cher, oublié pendant presque un siècle, il revient dans le sillage du renouveau “gris”, sur moins de 60 ha.
  • Tressallier : Anecdotique en Loire (plus réputé à Saint-Pourçain), mais quelques pieds anciens subsistent, héritiers du puzzle ampélographique d’avant l’AOC.
  • Meslier-Saint-François : Petit blanc au passé long, quasi introuvable aujourd’hui dans le Pays Nantais, autrefois apprécié pour la fraîcheur de ses vins et son rendement régulier.

Conservation et renaissance des cépages oubliés : enjeux et initiatives

  • Les conservatoires et collections ampélographiques : Depuis 30 ans, plusieurs conservatoires régionaux réimplantent de vieux plants. Le Conservatoire du vignoble charentais (Ampélographie ligérienne) à Montreuil-Bellay sauvegarde notamment 50 génétiques différentes, en collaboration avec l’INRAe et le réseau des vignerons indépendants (Source : INRAe, 2022).
  • La dynamique des “Vignerons chercheurs” : Quelques domaines, comme le Domaine de la Sénéchalière à Saint-Lambert-du-Lattay (Jo Landron) ou le Clos du Tue-Bœuf en Sologne, testent, retrouvent, et vinifient en micro-cuvées les cépages oubliés du Val de Loire.
  • Le retour des “grises” : L’émergence de cépages gris (Menu Pineau, Fié gris, Pinot gris) répond à une double recherche : adaptation climatique et singularité dans l’offre. En 2022, l’AOC Touraine a autorisé à nouveau le Menu Pineau à titre limité.
  • La législation en mutation Face au changement climatique, la réglementation s’ouvre timidement à la diversité génétique. En 2019, 8 cépages “complémentaires” ont été admis en expérimentation par l’INAO en Val de Loire (source : INAO).

Pourquoi préserver cette diversité ? Intérêt œnologique, patrimonial, identitaire

  • Résilience face au climat : Beaucoup de cépages secondaires, moins productifs, offrent une résistance accrue à la sécheresse et aux maladies, ou mûrissent plus tardivement (ex. : le Pineau d’Aunis). Un argument qui prend du relief avec le réchauffement climatique.
  • Riche palette aromatique : Ils élargissent la gamme gustative : notes de poivre, zeste, amertume originale (Romorantin), ou tanins atypiques (Gamay de Bouze).
  • Expression du terroir : Chaque cépage secondaire exprime une relation singulière au sol et au climat : le Romorantin sur les sables de Cheverny, le Pineau d’Aunis sur les argiles du Loir...
  • Valeur patrimoniale et culturelle : Ces cépages racontent l’histoire oubliée des “petits vins” de soif ou des crus familiaux, et témoignent d’usages parfois séculaires (exemple : le Pineau Meunier en Touraine, souvent élevé en “vin d’assemblage”, pour donner du fruité).

Quelques chiffres pour mesurer la rareté

Cépage Surface estimée (ha) Zone principale
Pineau d’Aunis < 500 Coteaux du Loir, Touraine
Romorantin 70 Cour-Cheverny
Menu Pineau 120 Touraine, Cheverny
Fié-Gris 60 Val de Cher, Orléanais
Grolleau noir 700 Anjou, Touraine
Chasselas < 10 Orléanais
Meslier-Saint-François < 5 Pays Nantais

Si vous voulez (re)découvrir ces cépages : quelques pistes concrètes

  • Rencontrer les vignerons : Nombreux sont ceux qui aiment présenter leurs cuvées atypiques à la cave. Quelques domaines pour commencer :
    • Domaine Les Maisons Brulées (Touraine) – Menu Pineau, Gamay teinturier
    • Le Clos du Tue-Bœuf (Cheverny) – Romorantin, Gamay de Bouze
    • Château de la Roche-Aux-Moines (Anjou) – Pineau d’Aunis
  • Pousser la porte de caves coopératives : Certaines vinifient encore des pieds isolés de Grolleau, Côt ou Menu Pineau.
  • Participer aux salons de vignerons indépendants : Beaucoup y présentent leurs essais “hors normes”.
  • Visiter le Conservatoire du Vignoble à Montreuil-Bellay : pour voir, goûter, comprendre la génétique locale.
  • Lire et documenter : Un classique : le “Dictionnaire des cépages” de Pierre Galet, l’ouvrage de référence, et les bulletins de l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin).

Du passé retrouvé à l’avenir : que nous disent les cépages rares ?

Dans l’immense livre ouvert des paysages ligériens, les cépages secondaires et rares offrent des pages singulières, parfois à demi effacées, souvent en train de s’écrire à nouveau. Ils rappellent que l’histoire des vins du Val de Loire échappe à toute uniformité et invite à reconsidérer ce que signifie la diversité, tant gustative que vivante. Ce mouvement de résistance et d’authenticité intéresse aussi bien les collectionneurs que les chercheurs de nouveauté : préserver, c’est inviter à explorer – et garantir qu’au détour d’un verre, quelque chose continue de vibrer, entre mémoire et promesses.

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