Lvl20_10 : Nouveau regard sur l’expérimentation viticole en Val de Loire

16 juillet 2025

Lvl20_10 : Qu’est-ce que c’est ?

Lvl20_10 n’est pas le nom d’une nouvelle appellation, ni celui d’une cuvée confidentielle. Il désigne un programme d’expérimentation viticole lancé au cœur du Val de Loire, réunissant viticulteurs, ingénieurs agronomes, chercheurs et institutions locales autour d’un objectif commun : anticiper les défis climatologiques et sociaux de la vigne de demain.

  • Lancé en 2020, devant s’achever en 2030 (d’où son nom), il structure une décennie d’études et d’essais sur plusieurs terroirs emblématiques.
  • Le projet regroupe à ce jour 43 domaines partenaires, du Pays Nantais à la Touraine, en passant par l’Anjou et le Saumurois (InterLoire).
  • L’objectif est de tester une gamme élargie de pratiques culturales, de nouveaux cépages et de modes de vinification éco-responsables, tout en impliquant la filière dans une dynamique partagée.

Sous-tendu par une volonté d’innover sans renoncer à la singularité ligérienne, lvl20_10 questionne la définition même de la tradition : faut-il la voir comme un héritage immobile, ou comme un matériau vivant, apte à se réinventer pour traverser le temps ?

Pourquoi expérimenter ? Les grands enjeux du Val de Loire

Le Val de Loire, quatrième vignoble français en surface (70 000 hectares), est réputé pour sa diversité de cépages (près de 24 exploitations principales au Guide Hachette 2024) et la surprise de ses terroirs. Mais depuis plus de vingt ans, il se débat avec une tension nouvelle : la nécessité d’adapter la viticulture à l’accélération du changement climatique.

  • Entre 1987 et 2017, la température moyenne a augmenté de 1,5 °C en Loire (source : FranceAgriMer), ce qui tend à avancer la date des vendanges (+2 semaines en moyenne sur trente ans).
  • L’aléa climatique gagne en sévérité : gel printanier, sécheresses estivales, épisodes de grêle. En 2021, le seul gel d’avril a occasionné jusqu’à 80 % de pertes sur certains secteurs du Saumurois.
  • La pression des maladies fongiques (mildiou, oïdium) entraîne l’usage massif de traitements, mettant en jeu la santé des sols, des riverains et la certification environnementale.

Dans ce contexte, lvl20_10 ambitionne d’instaurer un espace de dialogue permanent entre savoir empirique et nouvelles données scientifiques, pour :

  • Tester des itinéraires techniques réduisant les intrants (phyto, eau, énergies fossiles)
  • Sécuriser la production contre les aléas, en diversifiant porte-greffes et pratiques culturales
  • Renforcer la résilience patrimoniale des terroirs, sans perdre leurs caractères organoleptiques ni leur ancrage dans le paysage

Un laboratoire à ciel ouvert : retour sur les micro-parcelles pilotes

Au sein de chacun des domaines participant, une micro-parcelle a été délimitée pour servir de terrain d’essais. Sur ces quelques ares, toutes les phases de la viticulture ont été mises sous observation, du pied de vigne à la mise en bouteille.

Trois axes majeurs d’expérimentation

  • Cépages alternatifs et anciens : introduction de variétés résistantes (flore italienne, suisse, géorgienne) aux côtés des chenin, cabernet franc, grolleau et pineau d’aunis historiques. En 2023, 23 cépages différents ont été testés, dont le Soreli et le Floréal, avec des résultats concluants face à la pression du mildiou (source : Plantation-Vigne.fr).
  • Pratiques culturales sobres : travail du sol réduit voire enherbement total, introduction de couverts végétaux (trèfle, vesce), gestion de l’irrigation par tensiomètres et paillage naturel. Ici, l’objectif est double : limiter l’érosion et favoriser la vie microbienne.
  • Vinifications “légères” : expérimentations de levures indigènes, contrôle moindre sur les fermentations, mise en avant de l’élevage en amphore ou en grès. Les vins issus de ces essais sont analysés par panels sensoriels, au sein de sessions orchestrées avec le Comité Interprofessionnel des Vins du Val de Loire.

Des chiffres clés : l’état de la filière à l’heure de lvl20_10

  • La production ligérienne (chiffres 2022) s’est élevée à environ 2,3 millions d’hectolitres – soit l’équivalent de 3 % de la production mondiale (source : OIV).
  • 19 AOC ont vu leur cahier des charges amendé depuis 2018 pour inclure de nouveaux cépages ou modes de culture. En Anjou-Saumur, près de 12 % du vignoble est déjà certifié bio, contre 6 % en 2015 (source : InterLoire).
  • La filière ligérienne recense plus de 7 800 exploitations, dont 520 impliquées dans des projets de transition environnementale, et 63 % des vignerons projettent une modification de leurs pratiques dans les cinq prochaines années (source : Chambre d’Agriculture de Maine-et-Loire).

Terroirs et visages : rencontre avec les acteurs de lvl20_10

Lvl20_10 ne vit pas seulement dans les chiffres et les bulletins d’essai : son rythme est donné par les gestes de celles et ceux qui l’incarnent. Qui sont-ils ?

  • Caroline Boulay, vigneronne à Dampierre-sur-Loire : s’investit dans la préservation des sols calcaires en limitant strictement les passages de tracteur et en introduisant des légumineuses en vigne (témoignage recueilli sur Terre de Vins Pro).
  • Le collectif “Vivre le Chenin” : il fédère autour de lvl20_10 les principaux producteurs de chenin pour échanger sur l’avenir du cépage, notamment sur la rusticité des nouveaux clones testés sur schistes angevins et craies saumuroises.
  • Gérald Roussel, ingénieur agronome : pilote le suivi des micro-parcelles, en collaboration avec l’INRAE d’Angers, en axant son analyse sur la “qualité-résilience” des vins issus de matériels végétaux nouveaux.

L’événement annuel de partage des résultats attire plus de 400 participants, des étudiants d’agronomie aux sommeliers passionnés. Le projet s’ouvre également aux visiteurs lors de sessions de “vignes ouvertes”, dévoilant dans le verre des micro-cuvées non-commercialisées où le goût du futur s’esquisse déjà.

Entre tradition et innovation : les tâtonnements nécessaires

Si certains éprouvent des réticences à bousculer les codes séculaires, la dynamique de lvl20_10 rappelle que le patrimoine ligérien n’a jamais cessé d’évoluer. La culture du muscadet a ainsi déjà su, au XIX siècle, réinventer son encépagement après le phylloxera et, plus récemment, renouveler l’image de ses vins grâce à la création des crus communaux.

Des anecdotes collectées lors des réunions d’avancement éclairent la complexité de l’acceptation des nouveaux cépages : en 2022, un cabernet cortis expérimental a remporté une dégustation à l’aveugle auprès d’un jury ligérien… mais a suscité la perplexité par ses notes végétales inattendues, questionnant l’identité gustative locale.

  • Quand la tradition s’arc-boute, elle risque de figer le vivant.
  • Quand l’innovation s’accélère sans écoute, elle manque le sens du lieu.

Perspectives : lvl20_10, tremplin ou passage ?

Lvl20_10 n’apporte pas de réponse définitive, mais tisse patiemment les premiers linéaments d’un nouveau récit ligérien. Ce projet, à la croisée du savoir-faire, de la gestion raisonnée du vivant et de l’aspiration à transmettre, esquisse une question centrale : comment faire cohabiter mémoire et mouvement ?

Ses acquis : des itinéraires viticoles adaptés, une montée en puissance de l’expérimentation accessible à tous les acteurs, et une pédagogie active auprès du public. Mais surtout, lvl20_10 peut être vu comme un levier collectif pour (re)donner au Val de Loire la place méritée dans le dialogue national et international sur le vin d’avenir.

Ultime enseignement : c’est en acceptant le pas d’écart, l’essai, voire le questionnement, que le vignoble ligérien continue à se raconter au présent – et à inventer la suite de son histoire, génération après génération.

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