Aux confins du Val de Loire : le roman de la reconnaissance de l’AOC Cour-Cheverny

15 mars 2026

Un vignoble confidentiel aux racines profondes

Sur les terres sableuses et argilo-siliceuses du Loir-et-Cher, entre les forêts mystérieuses de Sologne et les fresques Renaissance des châteaux, Cour-Cheverny a longtemps cultivé sa singularité, un peu à l’écart du tumulte des grandes appellations. Son histoire s’écrit depuis le XVIe siècle, au fil de l’un des cépages les plus rares de France : le Romorantin. Pourtant, cette discrétion aux allures de secret de famille a longtemps retardé la reconnaissance officielle d’un terroir exceptionnel, jusqu’à l’attribution in extremis de l’AOC Cour-Cheverny en 1993.

Pourquoi ce vignoble, auréolé d’autant de mystères que de savoir-faire, n’a-t-il été reconnu que si tardivement ? Comprendre cette lente consécration, c’est plonger dans les paradoxes de l’histoire, des hommes, des cépages et des institutions. C’est aussi, peut-être, effleurer ce qu’il y a de plus essentiel dans l’identité ligérienne : une capacité rare à se réinventer tout en protégeant un héritage fragile.

Romorantin : un cépage oublié, une identité préservée

Il est l’un des derniers, peut-être le dernier en Val de Loire, à posséder son AOC dédiée à un unique cépage. Car l’essence de Cour-Cheverny, c’est le Romorantin : un cépage d’une rareté singulière, introduit en 1519 sur ordre de François Ier, séduit par ses qualités en provenance de Bourgogne (Source : Syndicat des Vignerons de Cour-Cheverny).

  • Sur les 60 hectares de vignes en Cour-Cheverny (source : INAO), 100% sont plantés en Romorantin, constituant aujourd’hui moins de 0,01% du vignoble français.
  • Ce cépage tardivement mûr, exigeant, trouve ici sa plus belle expression sur les sols de sable, d’argile et de silice, conférant aux vins une complexité minérale et une longévité étonnante.

Mais cette rareté, à la fois force et faiblesse, a longtemps joué contre la notoriété du vignoble. Tandis que Sauvignon et Chenin se multipliaient en région, le Romorantin restait marginal, ignoré des mouvements de mode et des marchés.

Le poids de l’histoire : entre éclats royaux et lente disparition

La genèse des vins de Cour-Cheverny s’écrit à la plume des rois et des bâtisseurs. Quand François Ier ordonne que 80 000 plants de Romorantin prennent racine en Sologne, il offre à la région un éclat fugitif – éteint toutefois au gré des crises vinicoles et des coups durs du phylloxéra (fin XIXe siècle).

  1. Au tournant du XXe siècle, le Romorantin ne subsistait que sur quelques parcelles – rescapé grâce à l’énergie de quelques familles vigneronnes.
  2. Jusqu’aux années 1970, ce vin demeurait presque exclusivement un trésor local, méconnu hors de ses frontières.
  3. La reconnaissance officielle n’était alors qu’un horizon lointain pour ces vignerons, dont l’attachement au cépage s’apparentait à une mission de sauvegarde.

L’Appellation d’Origine Contrôlée “Cheverny” voit le jour en 1993, mais il faut un décret distinct la même année pour distinguer “Cour-Cheverny”, uniquement dédié au Romorantin. Le geste est fort : prémunir ce cépage de la disparition, lui offrir une place autonome après des décennies dans l’ombre.

Des enjeux locaux à la lenteur administrative : pourquoi un si long délai ?

La France regorge d’appellations à l’histoire séculaire, mais celle de Cour-Cheverny s’est écrite dans la patience, la persévérance, et parfois la frustration. Pourquoi tant d’attente ?

  • Un vignoble modeste : La surface consacrée au Romorantin, infime par rapport aux géants ligériens, justifiait difficilement une AOC exclusive aux yeux des instances nationales. L’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité) a longtemps préféré intégrer ces vins dans des catégories voisines, comme Cheverny ou Vin de Pays.
  • Des rivalités locales : La distinction entre Cheverny et Cour-Cheverny n’a pas toujours fait consensus. Certains voyaient dans cette démarche une volonté de fragmentation, contre l’intérêt collectif du vignoble local.
  • L’image du cépage : Le Romorantin a souffert d’une réputation difficile : vin “d’amateurs”, au profil singulier et difficile à vendre à l’international. Le marché réclamait alors plus de souplesse sur les cépages.
  • Reconversion après le phylloxéra : De nombreuses parcelles n’étaient replantées qu’avec les cépages “à la mode” (Sauvignon, Chardonnay), contribuant à l’effacement progressif du Romorantin et retardant une démarche collective pour son AOC.

Les grandes étapes d’un combat pour l’identité

Derrière la reconnaissance, il y a un long travail de fond et d’union :

  1. Années 1970-1980 : Des vignerons pionniers, tels que la famille Tessier et d’autres, organisent des dégustations, multiplient les démarches pour séparer le sort du Romorantin de celui des autres vins locaux.
  2. 1989 : Création du Syndicat des Vignerons de Cour-Cheverny, réunissant une trentaine d’exploitants animés par la volonté de sauver leur cépage et d’obtenir l’AOC.
  3. 1993 : L’INAO accorde l’AOC “Cour-Cheverny” par décret (J.O. n° 216 du 16 septembre 1993).

Les premiers millésimes sous AOC, dans les années 1990, changent peu à peu la donne. D’abord confidentiels, ils commencent à attirer l’attention de sommeliers et de journalistes – à la faveur d’efforts qualitatifs remarquables. (Source : La RVF, “Cour-Cheverny : la gloire tardive du Romorantin”, 2021)

Ce que la reconnaissance tardive change pour la filière

Depuis sa consécration, l’appellation ne cesse de s’affirmer :

  • Diversité stylistique : Les vignerons exploitent le potentiel de garde du Romorantin, osant des élevages longs, des vinifications en amphores ou en foudres, loin du style “standardisé”.
  • Dynamisme économique : Près de 20 domaines, dont les incontournables Hervé Villemade, Philippe Tessier, François Cazin et Henry Marionnet, exploitent aujourd’hui la force identitaire du cépage.
  • Rayonnement à l’étranger : 30 à 40% de la production serait aujourd’hui exportée, selon les chiffres du syndicat, notamment vers les États-Unis, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni.
  • Rôle patrimonial renforcé : L’AOC revalorise un savoir-faire régional et sensibilise un public grandissant à l’importance de la préservation du patrimoine ampélographique français.

Chiffres et anecdotes : le Romorantin aujourd’hui

  • 60 hectares (2021) pour toute l’AOC Cour-Cheverny : c’est moins que la totalité de certains clos d’appellations bourguignonnes.
  • Production annuelle : 2500 à 3000 hl, soit environ 400 000 bouteilles : une micro-production à l’échelle d’un marché français.
  • Une longévité reconnue : Certains millésimes des années 1980 se dégustent encore aujourd’hui, affichant une fraîcheur et des notes de miel, de fleurs blanches, de silex, signe d’une aptitude exceptionnelle à la garde.
  • Le “Père du Romorantin” : Henry Marionnet, l’une des figures majeures de l’appellation, cultive même une parcelle en franc de pied (non greffée, présumée être la plus ancienne vigne de Romorantin de France).

Anecdote supplémentaire, le Romorantin fut un temps prescrit “médicinalement” au XIXe siècle pour ses propriétés digestives, à l’instar d’autres blancs vifs de la Loire (Source : Archives départementales du Loir-et-Cher).

Perspectives : redessiner la carte des singularités ligériennes

L’histoire du Cour-Cheverny interroge sur la diversité et la fragilité de l’ampélographie française. À l’heure où la standardisation guette tant de régions viticoles, le choix de reconnaître ce vignoble tardivement mais fermement résonne comme une défense des identités précieuses. À la croisée des arts de vivre et du patrimoine, la sauvegarde des cépages historiques comme le Romorantin devient un acte de résistance culturelle – et une promesse de saveurs inédites pour les amateurs curieux.

Les visiteurs de Cour-Cheverny, en quête de terres moins balisées, découvrent aujourd’hui non seulement un vin de caractère, mais une leçon de patience et de transmission. D’une reconnaissance tardive est née une énergie neuve : celle d’un petit vignoble devenu grand par la force de la conviction et la fierté d’un cépage unique. À l’ombre des grands châteaux de la Loire, la lumière se fait désormais aussi sur des bouteilles que l’on croyait condamnées à l’oubli.

Sources principales consultées :

  • Syndicat des Vignerons de Cour-Cheverny (site officiel)
  • INAO, profils des AOC et chiffres 2020-2021
  • La Revue du Vin de France, “Cour-Cheverny : la gloire tardive du Romorantin”, octobre 2021
  • Archives départementales du Loir-et-Cher, fonds viticoles
  • Olivier Poussier, Meilleur sommelier du monde 2000, “Le Romorantin, une rareté ligérienne”, dégustation 2022

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