À part, au cœur de la Loire : Les Gendrier, Cour Cheverny et l’art de la rareté

24 août 2025

Entre Sologne et Loire : à la frontière des possibles

Au sud de Blois et à l’orée de la Sologne, l’appellation Cour Cheverny s’étire timidement sur moins de 60 hectares, ce qui en fait l’une des plus petites AOC de France (source : INAO). Un chiffre significatif quand on considère que tout le Val de Loire déroule près de 57 000 hectares. Ici, point d’alignements intempestifs ni de grandes maisons tapageuses. La discrétion est une force, le paysage vibre à l’unisson de forêts épaisses, de prairies, de lumière rasante et de vieilles pierres.

Les Gendrier y sont installés depuis sept générations, sur le Domaine des Huards, à Cheverny. Le domaine s’étend aujourd’hui sur environ 35 hectares, dont une partie significative est consacrée au Cour Cheverny, témoignage de l’attachement à cette micro-appellation et à son cépage unique.

Le Romorantin : un cépage presque disparu, gardé vivant

Ce qui fait battre le cœur de Cour Cheverny, c’est un cépage blanc à l’histoire mouvementée, le Romorantin. Importé de Bourgogne sur ordre de François Ier en 1519, il n’a survécu que dans ce fragment de Loire, alors qu’on l’annonçait condamné par le phylloxera puis l’industrialisation viticole. Cour Cheverny est aujourd’hui la seule appellation au monde à autoriser exclusivement ce cépage (référence : INAO, Guide Vert RVF).

  • Le Romorantin produit des vins ciselés, droits, souvent minéraux et à l’acidité rafraîchissante, capables de traverser les ans avec une grâce insolite.
  • Moins de 50 vignerons le cultivent aujourd’hui sur environ 45 hectares dédiés, sur les près de 60 de l’appellation (source : Vins de Loire, InterLoire).
  • La production annuelle représente généralement moins de 300 000 bouteilles, un chiffre minuscule au regard des millions produites en Loire.

Les Gendrier incarnent une part vivante de ce patrimoine génétique. Sur leur domaine, plusieurs parcelles de Romorantin, dont l’emblématique vigne de 1922, transmettent une palette aromatique singulière : fleurs blanches, pomme verte, pointe de silex, finale saline. Ces notes n’ont pas d’équivalent exact parmi les autres blancs de Loire comme le Chenin ou le Sauvignon.

Un domaine pionnier de la biodynamie en Val de Loire

Ce qui distingue aussi nettement les vins du Domaine des Huards, c’est un engagement ancien en faveur des pratiques agroécologiques. Jocelyne et Michel Gendrier ont débuté la culture biologique dès 1992, puis abandonné tout intrant de synthèse. En 1998, le passage à la biodynamie (certification Demeter en 1998, Biodyvin en 2013) en fit des pionniers dans la région, à une époque où cette orientation restait marginale. Aujourd’hui encore, seulement 10% du vignoble ligérien suit une certification bio, et la biodynamie demeure bien plus rare (source : Agence Bio, 2023).

  • Utilisation de préparations naturelles, travail des sols à cheval, respect des cycles lunaires.
  • Absence totale d’herbicides, pesticides, engrais chimiques.
  • Soin méticuleux du vivant, tant dans la vigne que dans l’écosystème environnant (faune, flore, haies, sols).

Michel Gendrier aime à rappeler que sans sol vivant, il n’y a pas de vin vivant. Cette approche a longtemps suscité curiosité, puis admiration, car elle se reflète dans la pureté et la tension des vins du domaine, aujourd’hui reconnus bien au-delà des frontières régionales (cités à de nombreuses reprises dans Le Guide Vert de la Revue du Vin de France et chez Bettane & Desseauve).

Des vins au style singulier : droiture, longévité, vibration

Le Cour Cheverny de la famille Gendrier ne ressemble guère à d’autres blancs ligériens. Voici ce qui les distingue à la dégustation :

  • Une signature minérale rare : le sol silico-argileux avec sous-sol calcaire imprime une trame tendue, presque vibrante, rehaussée d’une acidité brillante.
  • Des vins de garde : contrairement à l’image parfois légère des blancs de Loire, le Romorantin du Domaine des Huards se révèle magnifique après 5, 10 ou même 20 ans, développant alors des arômes de miel, de fruits secs, et de cire d’abeille.
  • Aucune concession technologique : les fermentations se déroulent à partir de levures indigènes, l’élevage se fait long, sans précipitation, parfois en vieilles barriques ou en cuves inox, afin de préserver pureté et identité du cépage.
  • Une grande diversité d’expressions : du Cour Cheverny « premier nez », élancé, floral, à la cuvée mythique « François I », issue de très vieilles vignes, chaque vin se distingue par une vibration propre, reflet du millésime et de la parcelle.

Certains professionnels, comme Jacky Rigaux, spécialiste de la notion de terroir, saluent la façon dont le Romorantin « fait vibrer la géologie solognote dans le verre ». On est loin de la signature plus aromatique et fruitée des blancs de Touraine ou du Muscadet.

Un attachement à la transmission et à la discrétion

Le domaine Gendrier est resté à taille humaine, en dépit du prestige croissant de ses vins. Si le nom s’exporte désormais (plus de 50% des vins sont vendus hors de France, une performance rare pour une petite AOC), la volonté affichée n’a jamais été de « faire du vin pour le marché ». Plutôt garder un esprit artisanal, préserver la liberté d’expression du cépage et du terroir. La fille de Jocelyne et Michel, Alex, a depuis repris le domaine, perpétuant ainsi la lignée et le socle de convictions. Là encore, une singularité : dans le secteur, la transmission familiale sur plusieurs générations reste l’exception, la plupart des vignobles connaissant des rachats ou recompositions (cf. Les dynasties du vin, Ouest-France Éditions).

Cour Cheverny : une appellation marginale à l’essence ligérienne

Cour Cheverny, c’est aussi un modèle d’AOC centré sur la singularité plus que sur le volume. Créée en 1993 seulement — la plus jeune des grandes appellations du Val de Loire — elle protège l’expression d’un cépage rare, mais aussi d’une vision du vin ancrée dans la patience et le respect d’un écosystème complexe. Là où d’autres appellations ligériennes diversifient leurs profils pour séduire un large public, Cour Cheverny s’assume comme une île, presque hermétique aux modes, gardienne d’un style et d’une histoire. Les Gendrier, par leur constance, en sont les ambassadeurs fervents.

  • Le marché du Romorantin est confidentiel mais en plein renouveau, notamment au Japon et dans le nord de l’Europe, où les connaisseurs recherchent l’émotion des cépages rares (source : La Revue des Vins de France, mai 2023).
  • L’appellation a séduit plusieurs sommeliers étoilés, certains millésimes anciens figurant sur les plus belles tables parisiennes et new-yorkaises.

Éclairer la Loire autrement : la force des vins singuliers

Aujourd’hui, alors que la Loire est en plein renouveau et attire les jeunes vignerons, le geste des Gendrier prend une résonance particulière. Leur Cour Cheverny incarne une tension entre passé et présent, une fidélité à la terre, au temps long, loin du tumulte des grandes tendances. À l’heure où l’origine, la préservation des cépages rares et la qualité des pratiques suscitent passion et débats, leur travail apparaît comme une fenêtre vive sur ce que la Loire a de plus précieux : des personnalités de vignerons, des paysages intacts, un patrimoine vivant à défendre et à savourer.

Goûter un Cour Cheverny du Domaine des Huards, c’est rencontrer une forme de minimalisme sophistiqué : tout l’essentiel, rien que l’essentiel. Une singularité revendiquée qui donne au Val de Loire ses airs de mosaïque, jamais figée, toujours surprenante.

SOURCES : INAO, Vins de Loire (Interloire), Le Guide Vert RVF, Bettane & Desseauve, Agence Bio, Ouest-France Editions, La Revue de Vins de France.

En savoir plus à ce sujet :

Publications